J’ai gagné ma vie en faisant le devoir des autres étudiants

J’ai 31 ans et je suis professeur au lycée. Avant ça, j’ai étudié dans une grande université. À l’époque, mes priorités n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Je suivais une formation en journalisme – une combinaison qui m’a appris à écrire décemment et rapidement. Très vite, j’ai commencé à faire les devoirs des autres pour de l’argent. Non pas que j’aie tenu un livre de compte ou quoi, mais au cours de ces quatre années, j’estime que j’ai dû gagner 5950000,00f CFA au total, ce qui, dans une ville étudiante, est comme un million.

Les gens savaient que s’ils ne se sentaient pas capables de faire quelque chose – ou s’ils étaient simplement paresseux, ce qui était souvent le cas – ils pouvaient venir me voir et je le ferais pour eux. Tout a commencé lorsqu’une fille de première année, qui vivait dans le même campus et au même étage que moi, a réalisé qu’elle avait un devoir à rendre pour le lendemain et qu’elle avait complètement oublié. Elle était déjà fatiguée et incapable de le faire. Je lui ai dit que si elle me donnait 30000f CFA, je le ferais à sa place. La machine était lancée.

« Il y a eu pas mal de gens impliqué dans le processus »
Mon système de prix était basé sur différents facteurs. Si vous me préveniez assez tôt et qu’il n’y avait que quelques pages, je pouvais le faire pour 15000f CFA. Mais si je devais lire un livre ou au moins faire semblant de l’avoir lu, le prix grimpait. Le désespoir jouait aussi : si je savais que, quoi qu’il arrive, vous ne le feriez pas vous-même, alors je facturais beaucoup plus cher, plus de 60000f CFA par exemple.

Ma mission préférée a été pour un ami, qui encore aujourd’hui est probablement la personne la plus paresseuse de la Terre. C’était pour un cours de management. Ce n’était pas difficile du tout, et c’était à rendre quelques jours plus tard, mais je savais qu’il n’y avait aucune chance qu’il le fasse, ou du moins qu’il le ferait mal. Je lui ai dit : « Donne-moi 50000f d’avance, et quelle que soit ma note, ce sera le coût total. » Il a eu la meilleure note. La meilleure paie que j’ai eue, c’était 240000f pour un devoir de dix pages à rendre le lendemain et qui nécessitait une bibliographie etc. J’ai aussi demandé au mec, pour que je puisse le faire à la bibliothèque.

« Quand vous êtes dans un université, vous côtoyez beaucoup de gamins paresseux et friqués »
Parfois, je devenais paranoïaque et j’arrêtais pendant quelques mois. Mais ça a vraiment décollé en deuxième année, quand j’ai emménagé au campus. Les affaires marchaient bien, vous côtoyez beaucoup de gamins paresseux et friqués.

Il y avait aussi ce qu’on appelait des « fichiers de tests », qui se trouvaient souvent dans les clubs, parce que les filles étaient tout simplement mieux organisées que les mecs. Il y avait des dossiers avec le nom de la classe et de l’enseignant, et les gens y mettaient leurs vieux trucs à la fin du semestre. Parfois, il y avait des documents et parfois, il y avait des tests – si vous étiez dans une grande école, vous saviez que les enseignants recyclent généralement leurs cours année après année. Il y avait un cours de droit qui était assez costaud. Quelqu’un a mis tout son carnet de notes, et l’année suivante, les notes étaient exactement les mêmes.

« Pour certains, c’était la seule chance d’avoir leur diplôme »
En tant que professeur au lycée, je sais que mes élèves trichent parfois. Pendant les vacances de noël, je leur ai donné un QCM. Trois d’entre eux sont revenus avec les mêmes trois réponses erronées. Et je sais qu’ils sont amis. Il est clair qu’ils ont tous les trois partagé leurs réponses, mais il faut parfois décider si cela vaut la peine de les interpeller à ce sujet. J’ai décidé de ne pas les pénaliser, même si je leur en ai parlé. C’est avant tout une question de coûts-avantages. Vous êtes ici pour recevoir une éducation, et si vous choisissez de ne pas le faire, c’est de votre faute.

Quand je repense aux gens que j’ai aidés à tricher à l’université, je me dis que c’était leur faute. Mais pour certains, c’était la seule chance d’avoir leur diplôme. S’ils n’avaient pas rendu ce devoir, ils auraient dû suivre un autre semestre de cours et payer de nouveaux frais de scolarité. Parfois, une personne m’a payé 60000f pour en faire économiser 3000000f à ses parents. C’était probablement la bonne décision à prendre à ce moment-là. Je me dis aussi que si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre l’aurait fait pour eux. Je ne me sens pas mal à ce sujet. Mais alors vraiment pas.

Source : VICE

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